Tôt, Keelan a choisi la bande dessinée. Sa première histoire, au cégep, racontait un voyage vers l’Ouest :
« C’était une histoire de 15 pages sur un voyage que j’avais fait. Un des premiers voyages initiatiques, qui se reflète dans les bandes dessinées que j’ai faites par après aussi. C’était ça. Je pense que j’avais envie de raconter un périple. Je trouve que la bande dessinée, c’est vraiment un médium intéressant pour raconter une histoire ».
Depuis, il affine un langage. La lecture glisse. Le découpage devient ponctuation. Le regard circule. L’émotion est juste.
Ateliers en transit et repères fixes
Longtemps, Keelan a travaillé en nomade, passant du coin de table à la chambre prêtée, puis à la roulotte :
« Je travaille dans le Grand Nord [dans le domaine des soins infirmiers]. Donc, quand j’arrive là-bas, je m’installe un bureau, puis je commence à travailler le soir. Quand j’habitais en Gaspésie, j’habitais dans une roulotte, donc il y avait un petit bureau au fond de ma roulotte. Il y a quelques objets que je déménage dans tous mes ateliers. Il y a mon pot de crayon et une petite maison d’argile. Pour me rappeler. Un atelier qui est comme une maison sans maison. Je pense que ça me ramène toujours un peu à cette idée de maison ».
La langue du trait
Le trait fin est renforcé par de brèves hachures pour la matière et par des aplats noirs pour structurer l’espace. La couleur, rare, proche du monochrome, et le lettrage manuscrit s’intègrent au dessin. Les vignettes, parfois ouvertes, conservent la souplesse du carnet, tandis que les fonds épurés mettent en valeur gestes, regards et postures.
« En fait, c’est comment le scénario se divise, parce que tu as différentes cases qui représentent un laps de temps. Tu as quelqu’un qui est couché, puis tu as quelqu’un qui est debout, puis tu as quelqu’un qui saute. Il y aurait plein de manières d’imager ça. Mais quand le découpage est bien fait, on ne le remarque jamais. Parce que naturellement, tu passes d’une case à l’autre. Et quand le découpage n’est pas bien fait, tu as plus d’accrochages. C’est comment choisir les images, les cadrages. Comment ça se fait qu’on choisit toi qui es assis comme ça, au lieu d’une vue de haut complètement? Et comment ça se fait qu’entre toi qui es assise et toi qui saute, c’est quoi là? Est-ce que t’es comme ça ou est-ce que t’es comme ça? Cette réflexion-là est un peu invisible, mais est super importante. »
La langue de l’argile
En parallèle des planches, il façonne de très petites pièces modelées à la main. Le geste privilégie le pincé. Les lèvres, légèrement irrégulières, gardent la trace de la main. Les parois épaisses assurent la stabilité et donnent un poids. La palette d’émail reste simple : couches fines laissant apparaître la terre aux arêtes, parfois un noir bleuté aux reflets métalliques. Les nappes au fond, légères accumulations de matière, s’accordent à la forme. Peu de décor : le volume et le contour portent l’expression.
Du contour à la courbe : une éthique du soin
Dans ses deux pratiques, le contour porte le sens – ligne au feutre Pigma Micron pour la page, lèvre et silhouette pour la pièce. Le vide organise le tout : blanc de la page, intérieur du contenant. Le tempo se règle en bande dessinée par la taille des cases et les ellipses, en poterie par l’épaisseur, la courbe et l’arrêt du bord.
La main reste visible.
L’échelle est intime.
On lit de près, on tient dans la paume.
« Ce qui est le plus intéressant, et que je cherche toujours à avoir, c’est de pouvoir toucher les lectrices et les lecteurs. Qu’ils se reconnaissent, qu’ils soient emportés par les histoires. Beaucoup de ce que je fais, c’est ça que j’essaie de créer, surtout comme des ambiances, puis des environnements visuels dans lesquels les gens peuvent se perdre un peu. »
Artisan des Basques
Pour Keelan, être « artisan des Basques » signifie s’intégrer à la communauté et développer un attachement au lieu :
« Tu sais que tu es un artisan des Basques quand tu es intégré dans la communauté. Parce qu’après ça, tu pourrais être un artisan n’importe où. Je pense qu’il y a une certaine attache à l’environnement ici, à l’environnement social ou écologique, ou quelque chose comme ça. Il y a une attache par rapport à ça. Je trouve que c’est important ».
Cet enracinement dépasse l’individu : il nourrit aussi la création. Les œuvres prennent vie dans un milieu habité par le paysage, le voisinage et les ateliers :
« Avant, je vivais en Gaspésie. Je trouve qu’il y a une plus grande communauté artistique dans le Bas-Saint-Laurent. Il y a beaucoup plus de monde, donc c’est plus facile pour moi de rejoindre des gens que quand j’étais en Gaspésie. C’est sûr que ce n’est pas Montréal. Mais, en même temps, je trouve qu’il y a un bon ratio entre moi, je m’en vais, je sors, je vais me baigner à la rivière, je reviens. Puis en même temps, il y a du monde qui vient. Il y a des échanges, avec le monde naturel et avec d’autres êtres humains ».
Keelan, merci pour l’accueil dans ce vieux moulin, où les engrenages, la rivière et la nature étendue imposent leur présence. Face à cette ampleur, tes poteries miniatures et tes croquis se tiennent dans une proximité presque confidentielle, comme si leur fragilité mesurée ouvrait un autre rythme de regard, plus attentif et plus proche.
Coordonnées
Vous pouvez joindre Keelan Young sur Messenger (Facebook) à Keelan Young ou sur Instagram à @kiki.gribouille.
Un aperçu de son savoir-faire : bandes dessinées, croquis et poteries miniatures
- Djondjon (Éditions Mains libres, 2022) 108 pages, ISBN 978-2-925197-24-9.
- Pots cassés (Éditions Mains libres, 2024), 112 pages, ISBN 978-2-925197-60-7
- Tasse miniature en céramique émaillée, de teinte brune et bleutée.
- Planche de bande dessinée en noir et blanc.
- Petite figurine en céramique en forme de maison, émaillée de blanc.

