Dans la région des Basques, le tissage occupe une place importante. On le voit dans les marchés locaux. On le reconnaît tout de suite. Les catalognes et les linges à vaisselle attirent l’œil. Ces pièces font partie du paysage.
Cette présence commence d’abord au métier à tisser.
Un métier, c’est une suite de mouvements accordés. La navette glisse d’un bord à l’autre, le bois résonne, le peigne s’ajuste sur la trame. Les pédales soulèvent les traverses, le battant compacte le rang.
Denise Morais et Suzelle Pelletier tissent au rythme de cette musique.
L’origine du geste
Chez Denise comme chez Suzelle, tout part de la maison familiale. Des maisons où les vêtements passaient d’un enfant à l’autre. Chaque morceau avait une seconde vie.
Denise a grandi à Trois-Pistoles, dans une famille de huit enfants. L’hiver, sa mère louait un métier à tisser. Elle gardait tout ce qui pouvait servir. Denise se souvient : « Rien ne se perdait, même une vieille blouse ».
Suzelle vient de Lejeune. Elle était l’une de onze enfants. Sa mère démontait et refaisait les manteaux usés : « Ma mère cousait la nuit. Elle retournait les manteaux pour en faire de nouveaux », dit Suzelle.
Ces souvenirs forment leur premier apprentissage. Elles y ont compris que le tissu est une matière qui se transforme, qu’on reprend plutôt qu’on ne jette.
La navette passe entre leurs mains
Plus tard, devant le métier à tisser, rien n’était tout à fait nouveau. Denise et Suzelle ne connaissaient pas encore l’outil, mais le tissu leur était déjà familier. Les mains de leurs mères revenaient en mémoire. Le métier offrait une continuité. Un lieu où leurs idées pouvaient prendre forme.
« J’ai commencé à quinze ans avec ma mère. J’ai arrêté, puis j’ai repris. Aujourd’hui, l’invention me guide », dit Denise.
« Je savais tricoter, crocheter, coudre, mais pas tisser. J’ai voulu apprendre. Et j’adore ça. Tu mets des couleurs, tu inventes », ajoute Suzelle.
Apprendre à tisser, c’est comprendre l’ordre des fils et le passage de la navette. Cela demande aussi de sentir la tension. Il faut savoir lire la structure du métier et repérer ce qui coince.
Les lieux du tissage
Le grand métier à tisser où travaillent Denise et Suzelle se trouve au sous-sol de l’église de Trois-Pistoles. Il occupe la salle Vézina, où se réunit le Cercle des fermières. Autour, d’autres métiers prennent place. Des bancs, des bobines de fil, des roulettes de tissu et des cônes de laine remplissent l’espace. Plus loin, des cannes à lisser, des lames, une multitude de navettes et des peignes. Les casiers de fil s’empilent près des tissus roulés. Des tiges de bois et des ensouples de rechange reposent contre un mur. Quelques paniers de retailles, d’aiguilles et de notes complètent le lieu.
Puis le métier se met en mouvement…
Le bois craque. Les cordes tirent. Les pédales serrent sous le cadre. La chaîne est tendue entre les deux ensouples. Les lisses montent et descendent. La navette traverse l’ouverture. Chaque pièce a son rôle. Tout répond au fil.
Denise et Suzelle y croisent souvent des apprenties. Elles interviennent pour rétablir une tension, montrer un geste. Leur présence évite les impasses. Elles transmettent un savoir-faire, qui permet à chacune de poursuivre le tissage avec assurance. « C’est social, on s’entraide. Ailleurs, je ne saurais même pas où aller faire des catalognes », constate Suzelle. Denise poursuit : « Il y a beaucoup d’échanges de savoirs. Si quelqu’un a un problème, on va l’aider. » Elle parle de petites difficultés. Elle parle aussi de problèmes plus lourds, comme une chaîne mal montée. Rien n’est laissé de côté. La transmission ne passe pas par de grands discours. Elle se fait en montrant.
Elles travaillent aussi chez elles, dans leurs sous-sols. Chacune a son métier. Les couleurs s’étalent. Les matières s’accumulent. Suzelle sourit : « Quand tout est rangé, on a moins d’idées pour créer. Avec les laines et les tissus partout, c’est là que les idées arrivent ».
Le travail à deux
Quand Denise et Suzelle tissent ensemble, le mouvement se règle vite. Suzelle dit : « Les pieds, les mains, ça travaille égal. Tout le temps égal ». Elles en rient. Leur entente vient des heures passées côte à côte. Elles trouvent les solutions ensemble. Elles se parlent souvent. « Denise m’appelle presque tous les jours », mentionne Suzelle, « même sans tisser, un soir, elle pense à de quoi, elle m’appelle ».
C’est un travail long, de l’idéation à la mise en œuvre, jusqu’à la finition. Pourtant, elles ne comptent pas leurs heures. Pour une catalogne de 120 pouces (environ 300 cm), « peut-être quatre cents heures à deux », dit Suzelle. Denise ajoute : « On le fait par passion. Il y a de l’amour dans ce qu’on fait. C’est du temps qu’on donne ».
Le bruit du métier
Le métier à tisser possède un son court et régulier. Ce rythme fixe l’attention. Suzelle explique : « Tisser, ça vide l’esprit. C’est méditatif ». Le mouvement se répète. Les fils s’écartent. La navette avance. Le rang se dépose. Le motif préparé en amont apparaît peu à peu. On observe ses lignes se révéler et on suit la cadence du fil.
Le bruit du métier n’est jamais uniforme. Il change avec la matière, la tension, ou lorsqu’une irrégularité survient, par exemple une trame qui ne se place pas comme prévu. Denise et Suzelle perçoivent ces variations aussitôt. La cadence du tissage guide leur attention et les maintient dans le présent. C’est là que le tissage dépasse le simple travail. Denise le dit sans détour : « J’ai des problèmes de santé, mais mon métier m’aide. Mon médecin m’a dit : « Le ménage, ce n’est pas important. Continue à tisser ». Si un jour je dois aller dans un centre, j’aimerais avoir un petit métier dans ma chambre ».
Tisser pour quelqu’un
Quand on demande à Denise et Suzelle à qui elles offriraient une catalogne, elles répondent sans hésiter.
Pour Denise, ce serait Victor-Lévy Beaulieu : « Il m’avait demandé d’en faire pour ses chambres. Il aimait ce travail-là ». Elle se souvient de cette demande, du respect qu’il portait au métier à tisser. Suzelle pense plutôt à Janette Bertrand : « Une madame extraordinaire. Elle a fait beaucoup pour nous autres, les femmes. Je lui ferais une catalogne toute douce, en rose et en blanc ». Denise ajoute : « J’accompagnerais Suzelle pour la faire ».
Ces choix disent quelque chose de leur regard et de ce qu’une catalogne représente pour elles. C’est un objet utile, mais aussi une attention. Une catalogne porte plus que le tissu : elles parlent d’un objet qui accompagne, qui reste.
L’œuvre en commun
Quand Denise et Suzelle tissent à deux, le travail prend une autre portée. Chacune reconnaît la manière dont l’autre pose le fil ou ajuste la tension. Elles sentent le moment d’aider et celui de laisser le métier trouver son rythme. Elles en parlent sans emphase. Denise dit : « Quand on a la chance d’être ensemble, c’est ça ». Suzelle ajoute : « On aime faire ça. On a du plaisir ».
Dans ce travail partagé, la pièce terminée porte le soin et le savoir-faire qui lui donnent une portée bien au-delà de son usage.
Remerciements
Merci à Léona de m’avoir conduite à Ann. Merci à Ann de m’avoir ouvert la porte du Cercle pour y présenter le Petit marché et, surtout, d’avoir assuré la liaison avec deux tisserandes formidables.
Merci à Denise et Suzelle pour votre accueil, vos mots techniques (ourdir, passer le ros, canotier, ensouple, lisses, poitrinaire, etc.). Merci pour votre patience, votre manière de transmettre une chose à la fois, votre partage d’un savoir-faire exceptionnel, et surtout, pour le temps que vous offrez si généreusement.
Coordonnées
Pour joindre Denise Morais, on peut téléphoner au 418 851-3703.
Pour joindre Suzelle Pelletier, on peut téléphoner au 418 851-2113.
On peut aussi lui écrire par Messenger sous le nom Suzelle Pelletier.
Un aperçu de son savoir-faire : pièces tissées de fils de polyester et de tissus récupérés
- Couvre-lit en tissage noir et écru, orné de motifs variés
- Jeté tissé en bandes rose et écru
- Linge à vaisselle en lin à fines rayures écrues
- Catalogne à rayures rouges et beiges, agrémentée d’une bande de fourrure
- Napperon tissé bordeaux, rehaussé de bandes rayées jaunes, brunes et vertes
- Tapis tissé aux tons bleu et beige, à motifs réguliers et franges assorties

